Il y a eu un avant : ce jeune homme bravache et courageux à sa manière,
policé et ironique, tellement inconscient et adolescent que j’étais en ce
matin de septembre où j’ai franchi les trois porches successifs du camp de
Buchenwald. Il y a eu un après : ces peaux rasées, ces mains fouillant
dans les poches à la recherche de miettes de pain absentes, ces petits pas hésitants,
ces visages prématurément ridés, les regards de bêtes affolées… j’ai eu
un moment de recul et d’effroi.
Avant mon séjour dans les
camps de concentration, je pensais que le pire venait d’ailleurs. J’ai trouvé
le pire chez les autres, mais aussi en moi. Ce n’est pas l’abandon des siens
qui est le plus dure à vivre, mais la déchéance de l’homme en soi. C’est
la tristesse des déportés.
Nous n’avions plus de
larmes. Les appels au secours dans la nuit restaient sans réponse. L’agonie
et les cauchemars, le sifflement des poumons à bout de course, les excréments
vidés dans les gamelles ou à même les châlits, tant certains étaient exténués,
les corps purulents sans le moindre pansement faisaient partie de notre
quotidien. Nous étions des sacs d’os prononçant à peine dix mots par jour.
La pendaison, dans
l’imagerie SS, représentait l’exemplarité, l’ordre implacable. La
sentence était toujours exécutée avec solennité, devant tous les pyjamas rayés.
Plus les SS étaient démonstratifs et moins nous étions impressionnés. Cela
ne me faisait même plus d’effet. Arrivé à un tel stade, on ne pense plus.
« Je vis encore cet instant », me disais-je, et puis cet autre. Ne
pas avoir peur de la mort était le premier commandement du déporté. Sinon, il
trébuchait aussitôt tant elle planait autour de nous. « Un pendu, me
disais-je, et puis cet autre ».
Un homme nu, battu, humilié, reste un homme s’il garde
sa propre dignité. Vivre, ce n’est pas exister à n’importe quel prix.
Personne ne peut voler l’âme d’autrui si la victime n’y consent pas. La déportation
m’a appris ce que pouvait être le sens d’une vie humaine : combattre
pour sauvegarder ce filet d’esprit que nous recevons en naissant et que nous
rendons en mourant.