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L'adjudant Bonnin ...



       
            Un jour, sur la route d’Hoa Binh, ma compagnie perdit le plus beau soldat que j’ai sans doute jamais connu. Son nom de Légion était Bonnin. Adjudant de vingt-sept ans, il finissait son troisième séjour en Indochine après avoir accumulé seize citations. Maigre dans son short flottant, un sourire toujours un peu triste aux lèvres. Son histoire avant la Légion était obscure.

   
Nous n’en savions rien et nous n’en voulions rien savoir. J’observais ce jeune homme silencieux placé sous mes ordres. Il semblait venir d’ailleurs, avec une grande maîtrise de lui-même. En opération, il semblait indifférent au sifflement des balles et aux ébranlements de mortier. Il faisait son travail comme un artisan appliqué, sans un geste de trop. Il pratiquait un courage sobre, contenu et d’autant plus impressionnant. A Hanoï, il restait à part, sans que jamais personne ne lui en ait jamais tenu rigueur. Simplement, il n’aimait pas les grandes libations et les « dégagements », comme nous les appelions alors. Il dominait la compagnie de son aura. Que cherchait-il en Indochine et qu’avait-il perdu si jeune pour s’engager dans la Légion ? Sa courtoisie était peut-être la marque d’un désespoir. C'était un être de noblesse, alliant la simplicité d’approche et la force de caractère, le sens inné du commandement et une modestie en toutes choses. J’admirais le don absolu qui était le sien vis-à-vis de ses hommes.

   
L’adjudant Bonnin a sauté sur une mine dans les lacets du col de Kem, sur la route d’Hoa Binh. D’ordinaire précis dans ses gestes, il a fait un pas de trop, basculant en arrière. L’explosion a soufflé ses jambes et son bassin. Nous sommes restés autour de lui quelques minutes, qui sont gravées en moi à jamais. Il a dit : « il vaut mieux que ce soit moi plutôt qu’un de mes hommes ». Il a dit encore : « Je ne veux pas qu’ils me voient dans cet état » en demandant qu’on couvre sa blessure atroce. La piste était noire de sang. Il est mort comme un Templier, perdu dans un pays lointain, porté par ses camarades.     

   
Son destin fulgurant reste une enigme. CLIQUEZ POUR AGRANDIRLa silhouette fine, une ombre d’ironie dans l’attitude, des lèvres minces un peu tombantes, des yeux ronds et saillants, la démarche presque nonchalante, Bonnin était un homme secret. Adjudant est un grade qui fait sourire ceux qui pratiquent l’armée de loin. C’est le grade des sans-grade : on y rencontre donc des natures exceptionnelles. C’était un caractère rageur et désenchanté, intransigeant, lucide. Ses rares paroles étaient des ordres qu’il donnait presque à regret, d’une voix retenue. J’avais l’impression qu’il se tenait à l’extérieur de lui-même, comme s’il était le spectateur de notre aventure.

   
Il encadrait les parachutistes vietnamiens avec cette rigueur et cette pudeur qui leur convenaient tant. Je n’ai jamais vu des hommes obéir à un supérieur avec ce respect presque religieux. Dans les moments de danger extrême, son regard était d’une intensité insoutenable. C’est lui qui m’a appris qu’au plus fort de l’action, deux êtres pouvaient se comprendre sans qu’aucune parole ne soit échangée. Durant toute mon existence, je n’ai jamais rencontré un homme d’une telle simplicité et d’une telle personnalité, d’une telle discrétion, mais habité par une telle autorité. Bonnin reste la plus belle figure humaine que j’aie rencontrée.                                                              

    Certains jours, je me demande si je n’ai pas survécu simplement pour écrire le nom de Bonnin et évoquer sa mémoire.

                                                                                       Toute une vie. Editions Les arènes


             
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