Une heure, un jour, j’ai tout
perdu. Je me suis retrouvé seul dans une cellule. J’ai compris alors la vanité
de bien des choses et l’hypocrisie de bien des hommes.
J’ai vécu les premiers mois de détention en référence
constante aux camps de concentration. Ce souvenir me donnait de la force. Vingt
ans plus tôt, j’avais tenu le coup. Pourquoi lâcher prise ? Le désarroi
m’envahissait en pensant à ma femme, si jeune encore. Tout juste
vingt-cinq ans et deux petites filles qui parlaient à peine. Dans la tempête,
il est plus facile d’être seul. Quand on y entraîne les siens, les
choses deviennent obscures.
Aujourd’hui encore, des souvenirs de coursive, de fenêtres
ouvertes sur le béton, de nuits d’angoisse, d’ennui à couper au couteau,
remontent parfois à la surface. Ce ne sont pas des images anodines. Le corps se
met en berne, lourd et fatigué. Le ciel devient blafard. Je me suis senti
soudain comme un prisonnier en cavale, dont l’esprit échafaude mille
solutions pour ne pas être renvoyé en cellule.
Aucune solidarité humaine ne pourra jamais empêcher
l’enfermement d’attaquer les prisonniers dans ce qu’ils ont de meilleur.
Comme la rouille érode le fer, la prison détruit. C’est un pourrissoir
moral. L’uniformité des jours m’écrasait. J’étais nourri, chauffé, logé.
Je n’avais plus aucune initiative, aucune responsabilité. Chaque heure,
chaque minute, il fallait résister à la destruction de soi. Au fil des mois,
l’angoisse devint mon ennemie familière : l’impuissance,
l’accablement des aubes sans oubli, l’ennui monstrueux que rien ne pouvait
combler. L’angoisse montait à intervalles réguliers, comme une marée
puissante, bousculant les résolutions, la volonté, le courage. C’était une
lutte exténuante qui se déroulait dans un cadre morne, toujours semblable,
dont la règle était la régularité oppressante des horaires.
J’ai compris en prison ce que pouvait être la vocation monastique, la
contemplation. Certes, le moine choisit sa condition. Mais le monastère et la détention
sont des expériences similaires. Dehors, la liberté se dissout parfois dans
l’agitation. L’enfermement peut développer une force intérieure qui peut
être plus grande que la violence qui nous est faite. C’est ce qui m’a sauvé
plusieurs fois dans ma vie.
A ma sortie, en dehors de l’oasis familiale, j’ai connu
une sorte de trou noir. Je ne reconnaissais plus ni les lieux, ni les gens, ni
les enseignes, ni les voitures. Je me sentais étranger dans un monde étranger.
Je n’avais plus de papiers d’identité, plus de carnet de chèques, plus de
maison, plus de métier. Pour de longs mois encore, j’étais un citoyen de
second rang. On m’invita à Paris quelques jours, et ce fut pire encore.
J’avais une sensibilité exacerbée, presque obsessionnelle, vis-à-vis de la
vanité, de l’hypocrisie, des tiroirs à double fond de la comédie humaine.
On me posait des questions imbéciles sur ma détention. La moindre
manifestation maladroite, qu’elle fût de mépris ou de flatterie, réveillait
ma colère.
Il s’en est fallu d’un rien pour que je bascule dans une délectation
tragique et un puits d’amertume.