Je l'ai rencontré pour la première
fois dans l'Ouarsenis, sur le terrain. Il était en mission exploratrice avant
sa nomination. Il faisait beau et nous avions sorti la grande table recouverte
des cartes qui nous servaient de repères. Certains d'entre nous étaient torse
nu. Les radios sifflaient. Tout près, dans un ballet continu, les
hélicoptères s'envolaient et se posaient à leur tour. Sous une apparence
méridionale, Challe était réservé. La pipe à la bouche et le regard en
éveil, il nous a longuement regardés travailler sans dire un mot, puis il nous
a posé un faisceau de questions précises. Dans cet échange silencieux entre
des capitaines et des commandants de trente-cinq ans et un général de soixante
ans, un fluide était passé. Si Jeanpierre et Massu m'avaient marqué, l'un par
sa force, l'autre par son entrain, Challe possédait cet art d'écouter qui
s'accordait mieux avec mon tempérament. Plus tard, lorsque nous partagions le
destin de prisonnier, il m'a confié qu'il avait commencé à entrevoir les
lignes de force du "plan Challe" ce jour-là, au contact de notre
génération plus jeune et heureuse d'agir. L'aviateur avait compris les
parachutistes et le général politique avait entrevu les promesses d'une
cohorte d'officiers, âgés de trente à quarante ans, rompus aux affrontements
violents. De la symbiose entre ces cultures allait naître une victoire
militaire qui reste sans doute l'une des seules remportées contre une
guérilla.