Au bout d’une piste, une vallée s’offrait, éblouissante de lumière, comme
la porte d’un monde d’esprits malins et d’oiseaux maléfiques. Nous étions
éblouis et inquiets par ce prodige. La plaine s’étalait avec sensualité, féconde,
étroite et douce. Prise individuellement, chaque parcelle du paysage était
chaotique, parfois ravinée par la pluie. Mais l’ensemble dégageait une paix
infinie que l’on aurait dit sortie d’un songe. Le village de Talung se
blottissait à l’ombre des manguiers et des bananiers, sous la violence du
soleil. Le vieil argent du fleuve Son Bang Giang, apaisé ou déchaîné selon
la saison, roulait ses eaux vers la Chine. J’aurais contemplé des heures les
rizières en damier, semblables à des miroirs ternis, les hommes et les femmes
trottinant sur les digues ou les coureurs de piste, au loin, surgissant de la
jungle comme des colonnes de fourmis. Talung apportait la réponse qui m’obsédait
depuis Buchenwald : comment être heureux malgré tout ?
Après avoir connu
l’humiliation de chaque jour en déportation, je m’étais fondu avec bonheur
dans la politesse du Vietnam, qui n’est pas un attendrissement, mais une manière
de préserver l’humanité en soi.
Ma vie à Talung fut une
sorte de métaphore de mon destin, où le pire et le meilleur se sont imbriqués.
Il arrive que certains instants contiennent en réduction toute une vie.
Le soir, je sortais du
poste pour me promener dans le village tout proche. Des étals de soupe pho étaient
dressés, comme partout au Vietnam. C’est là que les Tho, accroupis,
touillaient leur nourriture et ressassaient leurs sentiments en parlant
interminablement. Des paillotes étaient éclairées par des lampes à pétrole.
La lune se perdait entre la rizière et le fleuve. C’était la paix. Mais pour
combien de temps encore ?
L’homme qui commandait à mes côtés s’appelait Tran. Véritable chat
sauvage, audacieux, il avait été salement atteint lors d’un accrochage. Avec
précaution, nous l’avons brancardé vers le poste. Il ne criait pas. Il nous
regardait, mais nous sentions qu’il était déjà ailleurs. Je me suis approché
du brancard, fabriqué à coups de hache avec deux troncs d’arbres et des lanières
de plantes. J’ai pris sa main, que j’ai serrée. Il n’a pas voulu me lâcher.
Son regard était brûlant. Il ne quittait pas le mien. Combien de temps
sommes-nous restés ainsi ? Je ne saurais le dire. A un moment, ses
pupilles sont devenues fixes. Sa main est retombée sur le bois. J’ai fait
signe aux porteurs de s’arrêter. Tran était mort. Le sang a reflué dans mes
veines. J’ai fermé ses yeux.
Un jour de février 1950, j’ai vu arriver un convoi à moitié vide
accompagné d’une escorte. J’ai cru à une inspection. C’était une opération
de repli. La victoire communiste en Chine, sur l’autre rive du fleuve, avait
changé le donne. Il fallait rapatrier toutes les forces éparpillées en Haute
Région. D’un jour à l’autre, le poste de Talung risquait d’être submergé
par le Vietminh, appuyé par les troupes de Mao. Il fallait faire vite, très
vite, pour éviter une embuscade au retour. Les ordres n’étaient pas
discutables. Il fallait obéir immédiatement.
Je suis resté quelques
minutes avec les légionnaires pour assurer l’arrière-garde, en cas
d’attaque vietminh, puis nous avons embarqué. A ce moment, j’ai vu ceux que
je n’avais pas voulu voir, auxquels je n’avais pas voulu penser. Les
habitants des villages environnants, prévenus par la rumeur, accouraient pour
partir avec nous. Ils avaient accepté notre protection. Certains avaient servi
de relais. Ils savaient que, sans nous, la mort était promise. Nous ne pouvions
pas les embarquer, faute de place, et les ordres étaient formels : seuls
les partisans pouvaient nous accompagner.
Les images de cet instant-là
sont restées gravées dans ma mémoire, comme si elles avaient été découpées
au fer, comme un remords qui ne s’atténuera jamais. Des hommes et des femmes
qui m’avaient fait confiance, que j’avais entraînés à notre suite et que
les légionnaires repoussaient sur le sol. Les mains qui s’accrochaient aux
ridelles recevaient des coups de crosse jusqu’à tomber dans la poussière.
Certains criaient, suppliaient. D’autres nous regardaient simplement, et leur
incompréhension rendait notre trahison plus effroyable encore.
Cette scène de cauchemar,
où tous les liens humains basculèrent dans l’innommable, me happe encore,
certains soirs, pour me jeter dans les gouffres de mon passé. Le remords me
hante alors que j’ai atteint, vaille que vaille, les hauts plateaux de la vie,
cette période de paix où l’on adhère à soi-même. La guerre a détruit, en
une seule journée, le miracle qui s’était épanoui sous son aile, fragile,
insensé, illusoire. Les hommes et les femmes de Talung, les légionnaires et
moi, avons été réduits à notre état naturel de brindilles dans le vent de
l’Histoire. La vallée s’y attendait sans doute, avec sa mémoire qui
remontait loin.
Pendant des années les
cauchemars liés à l’évacuation de Talung ont rejoint ceux de la déportation.
J’avais le sentiment d’avoir été parjure. Ce mot veut-il dire encore
quelque chose à une époque où la notion d’honneur est passée à l’arrière-plan ?
Disons qu’il ne s’agissait pas d’un serment chevaleresque. Tout simplement
de centaines d’hommes et de femmes dont, parfois, les moindres traits sont
inscrits dans ma mémoire et à qui, au nom du pays, j’avais demandé un
engagement au péril de leur vie. Nous les avons abandonnés en deux heures.
Nous avons pris la fuite comme des malfrats. Ils ont été assassinés à cause
de nous.